Fin programmée pour « Homo sapiens »
par Marcus D. Besnard
InstallĂ©e en plein cĹ“ur de la Silicon Valley, l’universitĂ© de la Singularité s’est donnĂ© pour vocation d’enseigner aux entrepreneurs la maĂ®trise des technologies « exponentielles » — intelligence artificielle (IA), neurosciences, nanotechnologies, gĂ©nie gĂ©nĂ©tique. Be exponential est le slogan du site… Sa philosophie est liĂ©e Ă son intitulĂ© : la « singularitĂ© » dĂ©signe le moment, hypothĂ©tique, oĂą l’intelligence humaine sera irrĂ©mĂ©diablement dĂ©passĂ©e par l’IA. Ce concept est la clĂ© de voĂ»te du transhumanisme. Pour rivaliser avec les superordinateurs, les transhumanistes prescrivent une humanitĂ© « augmentĂ©e », c’est-Ă -dire aux capacitĂ©s dĂ©cuplĂ©es par des amĂ©liorations technologiques du corps. Ray Kurzweil, principal fondateur de l’universitĂ© de la SingularitĂ©, pense ainsi que l’immortalitĂ© serait possible Ă l’horizon 2030, oĂą nous pourrions transfĂ©rer notre esprit dans des machines. Exit Homo sapiens.
L’entrepreneur américain Elon Musk fait partie de ceux qui œuvrent à ce futur transhumaniste. Célèbre pour être à l’origine de projets comme le train subsonique Hyperloop, les voitures électriques Tesla ou le tourisme spatial avec SpaceX, il a annoncé en 2017 avoir fondé Neuralink. Cette start-up a pour mission d’élaborer une connexion directe entre le cerveau humain et les ordinateurs, en implantant des électrodes dans le cortex cérébral. L’utilisation serait d’abord médicale — pour soigner des pathologies neurologiques, comme la maladie de Parkinson — mais pourrait ensuite être généralisée, faisant de nous des cyborgs (mi-hommes, mi-machines) capables de transférer nos souvenirs sur le nuage informatique.
Une telle philosophie semble tout droit sortie de la science-fiction. Le concept mĂŞme de singularitĂ© a Ă©tĂ© inventĂ© par l’écrivain amĂ©ricain Vernor Vinge, qui l’a thĂ©orisĂ© en 1993. La technologie dĂ©veloppĂ©e par Neuralink a Ă©tĂ© nommĂ©e neural lace (« lacet neuronal »), un terme que M. Musk emprunte Ă l’auteur britannique Iain M. Banks, qui imaginait dĂ©jĂ cette invention dans son cycle « La Culture ». Ce n’est pas la première fois que M. Musk s’inspire de Banks : deux bases de lancement SpaceX ont reçu les noms que l’écrivain a donnĂ©s Ă des vaisseaux spatiaux. Comme le relève 1843, la revue bimestrielle de l’hebdomadaire anglais The Economist : « Pour comprendre la façon dont pensent les magnats des nouvelles technologies, lire les romans de Banks est un bon dĂ©but. » Les livres de Banks se dĂ©roulent dans une sociĂ©tĂ© future oĂą la singularitĂ© est advenue : les IA sont dĂ©sormais des consciences quasi divines. Les humains ne peuvent plus les Ă©galer, mais la science permet de modifier son corps Ă volontĂ©, la maladie et la mort n’existent plus… Banks n’est pas une exception, les auteurs de science-fiction qui Ă©voquent une suprĂ©matie des IA sont lĂ©gion. Le Britannique Charles Stross, par exemple, figure ainsi un avenir oĂą les humains apparaissent comme des primitifs laissĂ©s pour compte dans l’évolution, seuls les hommes « augmentĂ©s » pouvant rivaliser avec les machines devenues omnipotentes.
Si cette littérature de science-fiction paraît nourrir les conceptions transhumanistes, elle s’avère également en être un puissant vecteur critique. Avec Zero K, le grand Don DeLillo imagine ainsi un institut proposant à des milliardaires de les cryogéniser (c’est-à -dire de conserver leurs corps à très basse température), et sonne l’alerte sur la quête d’immortalité du transhumanisme, qu’il dépeint comme une secte convaincue que la fortune permettrait d’acheter le statut d’homme-dieu. Mais l’humain « transhumanisé » n’est plus qu’un corps, sans personnalité ni émotion, un objet mécanique désincarné dont on peut changer les pièces et la batterie, comme un téléphone. Une humanité « augmentée » n’a alors tout simplement plus rien d’humain.
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