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Pour le philosophe des sciences Jean-Michel Besnier, le succès de la série « Real Humans », qui vient de s’achever sur Arte, révèle l’importance des inquiétudes liées aux défis métaphysiques, éthiques et sociaux, posés par le développement des sciences.

SUCCÈS DU TRANSHUMANISME

« Du point de vue informatif, Real Humans ne présente rien de bouleversant : la série rassemble l’ensemble des interrogations suscitées par la robotique. Peu de nouveautés. Par exemple, le robot qui mesure, comme les “hubots”, sa baisse de courant et qui se rebranche automatiquement date de… 1950 (ce sont les tortues cybernétiques de William Grey Walter). En revanche, la réaction du grand public à l’égard de la série, sa réception, sont instructives.
« Une série symptôme, qu’il faut comprendre dans le contexte plus large du transhumanisme »
eal Humans est une série-symptôme, qu’il faut comprendre dans le contexte plus large du post- et du transhumanisme. Ces thèmes se sont largement banalisés : il y a peu, ils étaient réservés au lexique de la science-fiction ou aux milieux très informés. Lors de la publication de Demain les posthumains, en 2009, j’ai été surpris d’être invité à faire une intervention à l’Assemblée, puis à la Direction générale de l’armement, pour parler de l’éthique des robots, non seulement concernant les drones mais aussi à propos d’une initiative de la Corée du Sud, qui entendait s’inspirer des lois de la robotique conçues par Isaac Asimov, en 1942, pour établir une charte éthique encadrant les robots qu’elle emploie dans les écoles, les prisons et auprès des personnes âgées.
Real Humans marque un point d’acmé : la société réalise que la robotique de service qui déferlera d’ici quelques années posera des questions inédites, d’ordre social, métaphysique, éthique, épistémologique… »

DES EXPÉRIENCES DE PENSÉE

« Plus qu’un essai d’anticipation ou qu’une série futurologique, Real Humans est une expérience de pensée : rien, dans le mobilier ou l’architecture, n’est trop sophistiqué ; l’enjeu est plutôt de nous imaginer entourés de robots devenus partenaires de la vie socio-professionnelle. Dès lors, qu’adviendra-t-il ?
« Des robots déjà capables d’être dans la simulation ! »
Des expériences permettent de projeter des hypothèses. Au Japon, le professeur Hiroshi Ishiguro constitue des androïdes époustouflants. Il a notamment réalisé son clone, saisissant de ressemblance. Sur ce modèle sont imaginées des hôtesses androïdes qui assurent l’accueil dans les salons, jouant même parfois les idiotes, dictant d’un ton monocorde et saccadé : “je-ne-suis-qu’un-ro-bot…”, avant d’enchaîner, avec fluidité : “Je plaisante. Je parle correctement”. En d’autres termes, ces robots sont déjà capables d’être dans la simulation la plus complète !
La vraisemblance est d’ailleurs telle que des chercheurs se penchent sur le seuil de ressemblance acceptable pour des acheteurs. Des expériences mesurent, par exemple, le temps qu’un client met à découvrir qu’il est confronté à un androïde et non à un humain ; si le temps de réaction est trop long, la ressemblance est trop importante et la confusion devient inquiétante. D’autres travaux de psychologie cognitive, très liés au champ de la robotique, sont destinées à mesurer l’empathie suscitée par les robots, tandis que la robotique des émotions s’attache à créer des machines qui sachent reconnaître les émotions et interagir avec l’usager. La leçon à tirer de ces expériences est : les robots doivent susciter l’empathie et être ressemblants, mais pas trop. »

AVENIR ET FUTUROLOGIE

« La Corée du Sud a décidé d’équiper 8 000 écoles maternelles de robots. Ce ne sont pas des androïdes. Ils n’ont qu’une vague ressemblance avec les bonhommes têtards que peuvent dessiner les enfants : deux yeux, une bouche, un nez et des oreilles. Ils ont pour mission d’enseigner, les langues notamment, mais ne doivent pas officiellement remplacer les institutrices, bien qu’ils aient pour eux des avantages considérables : ils n’ont pas de sautes d’humeur, ne se blessent pas, ne sont susceptibles d’aucun absentéisme.
« Nano-technologies, biotechnologies, intelligence artificielle et sciences cognitives »
Mais des hypothèses futurologiques vont encore bien plus avant. Les laboratoires technoscientifiques fondent désormais leurs travaux sur le champ scientifique de la NBIC, à savoir la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’intelligence artificielle et des sciences cognitives. L’Union européenne a ainsi débloqué un milliard d’euros pour le Human Brain Project, une recherche menée à Lausanne qui cherche à simuler un cerveau humain. »

UN CHOIX PHILOSOPHIQUE

« La série suédoise ne s’intéresse pas aux recherches les plus en pointe. Elle préfère un choix purement philosophique, relativement austère, déployant une ambition quasi moralisatrice : elle s’inquiète de la conception du monde que l’on instaure. Le monde des robots est un miroir pour les humains. Voilà ce intéresse et inquiète : la constitution d’un monde lisse de robots sans intériorité, plus faciles et plus compétitifs que les humains, est-il souhaitable ? Un monde où les robots deviendraient des modèles, occultant toutes les dimensions de cette humanité capable du meilleur comme du pire. Pourquoi est-ce inquiétant ? Imaginons un enfant coréen confié à une nounou-robot. À l’école, il est éduqué par des robots. Il passe ainsi les six premières années de sa vie. Quelle représentation du monde adulte, avec ses noirceurs et ses mensonges, pourra-t-il se forger ensuite ? Quelle entrée dans l’existence fera-t-il ?
« Entre le mythe du bon robot et la crainte d’une dérive technologique »
Real Humans oscille entre le mythe du bon robot, sur le modèle du bon sauvage de Rousseau, et la crainte d’une dérive technologique vers le robot pervers. D’un côté, le bon robot compagnon, toujours gai, sans arrière pensée, incapable de mentir, incarnant l’idéal d’une société sans malfaisance. De l’autre, le robot devenu pervers et méchant, qu’il faudra détruire. À cause de qui ? D’une femme qui, dans la série, commande la transformation de son robot étalon en une bête sexuelle… La dénaturation du bon robot débute : “l’amour de soi” du robot produit “l’amour propre”, entraînant dès lors la compétition avec les humains. »

LE PROPRE DE L’HOMME

« Real Humans reprend une interrogation commune à beaucoup de films, de Blade Runner à Matrix : les robots peuvent-ils éprouver des émotions ? Sur ce point, la série tranche : oui, ils en éprouvent. En retour, se pose la question de la définition, chez l’homme, de la conscience et des émotions ? Les philosophes, de Descartes à Darwin, définissent l’émotion en terme de signes : des rictus, des mouvements de visage, des trébuchement de la voix. Or, de là, il est tout à fait concevable d’induire d’une simulation du robot la réalité de son émotion…
« Dois-je donner de l’intériorité à mon robot ? »
Des scientifiques se posent même ce cas de conscience : dois-je donner de l’intériorité à mon robot ? Autrement dit : faut-il développer ce qu’on appelle des “heuristiques réflexives”, à savoir des dispositifs rendant les robots capables de rétroagir sur eux-mêmes, d’êtres “à propos”, si bien que, confrontés à un problème, ils développent une délibération qui les conduise à franchir l’obstacle ? Avec la “vie artificielle”, c’est désormais possible. »

LA VIE ARTIFICIELLE

« La recherche scientifique travaillait autrefois sur l’intelligence artificielle ; celle-ci a aujourd’hui laissé place à la “vie artificielle”. Quelle nuance ? L’intelligence artificielle se rapportait à un dispositif de résolution de problèmes : dans une base de données repertoriant une grande quantité de situations, le robot puiserait pour résoudre de nouveaux problèmes. Mais cela ne fonctionne pas. Une autre voie a été adoptée : attribuer aux robots un comportement sensori-moteur élémentaire – avancer, reculer, sauter – mais qui, complété par des processus heuristiques (des formes d’opérations mentales), leur permettent de complexifier, exactement comme l’enfant chez Jean Piaget.
Dans la psychologie génétique de Piaget, l’enfant commence par classer les objets du plus grand au plus petit, puis, par “abstraction réfléchissante”, il forge la notion de nombre, la dimension ordinale et cardinale d’un nombre, etc. Il parvient progressivement au concept. Le coup de génie des roboticiens a été de penser des robots intelligents sur ce modèle. Les machines envoyées sur Mars, par exemple, confrontées à des environnements dont nous ignorons tout, n’ont pas pu être programmées en fonction des circonstances. Elles ont donc été dotées de cette aptitude à complexifier leur comportement au gré de leurs découvertes. »

LA SINGULARITÉ TECHNOLOGIQUE

« Les mouvements transhumanistes postulent que la nature humaine n’est ni invariante ni immuable, qu’elle doit pouvoir être transformée. En France nous n’avons que des “hyper humanistes”, loin des spéculations prévoyant l’apparition d’une espèce nouvelle, à l’image de Léo dans Real Humans. Ce héros incarne le prototype d’un être tout à la fois cyborg, homme augmenté, transhumain, qui, hybridé avec des robots, produit une espèce nouvelle. Ce thème a été développé sous le nom de “singularité technologique” par Raymond Kurzweil aux États-Unis. La singularité technologique repose sur une idée : la civilisation humaine connaîtra une croissance technologique telle que le progrès ne sera plus l’œuvre que d’intelligences artificielles en constante progression, sources d’évolutions tout à fait… imprévisibles. »


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Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Iron Man (Tony Stark) est un super-héros avec une grosse armure en métal bourrée de gadgets, il se définit lui-même comme un « génie, milliardaire, playboy et philanthrope ».

Il sauve régulièrement le monde et est incarné à l’écran par Robert Downey Junior. Il appartient à l’univers Marvel, comme Spiderman, Hulk et autres Avengers (là où Batman et Superman appartiennent à DC comics, une autre maison d’édition).

Iron Man 3 s’inscrit donc dans la stratégie de Marvel, qui depuis 2008 inonde les écrans de cinéma de blockbusters fait dans les règles, mais qui ont la particularité d’être tous liés entre eux (il y avait bien d’autres films Marvel avant, mais pas organisés comme cela). Mais ce film, plus que les autres, m’a marqué. il a le mérite, comme Rambo, de soulever des problématiques bien plus intéressantes que de simples explosions. Iron Man 3 est un subtil mélange entre un bon gros blockbuster hollywoodien pur jus, et une dystopie.

Pour le côté Blockbuster, tout y est : une campagne publicitaire bien rodée, un budget colossal, des produits dérivés à foison, un casting dément, des jolies filles, de grosses explosions, un peu de sentimentalisme et une histoire pas trop compliquée qui se finit bien. Le film est fait pour plaire au plus grand nombre, rapidement, sans faire trop réfléchir, et donc générer le plus de rentrées monétaires possibles. Ce film n’est clairement pas une œuvre d’art, mais un gros investissement.

Mais personnellement je m’en fiche un peu. Je n’étais pas là pour voir une œuvre d’Art. J’étais là pour me détendre, et me changer les idées. Je ne l’ai pas regretté. En plus d’apporter toute la distraction du Blockbuster, il a aussi de quoi faire réfléchir. Car on peut aussi interpréter Iron Man 3 comme une dystopie. Une dystopie est l’inverse d’une utopie. On imagine une société, une époque, pas pour en faire un exemple, mais plutôt pour avertir des conséquences. Comme dystopies célèbres, il y a 1984 de George Orwell, le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou bien Equilibrium de Kurt Wimmer.

Il y a souvent une part d’utopie / dystopie dans les films de science-fiction. Comme ce sont des mondes différents du notre, il y a forcément une part d’anticipation. Mais ce qui m’a marqué dans Iron Man 3, c’est qu’il parle de transhumanisme, un sujet qui commence à être à la mode. L’idée du transhumanisme est la modification du corps humain par la Science. Les deux pendants du transhumanisme sont représentés : le côté biologique (altérations du corps humain par la manipulation de processus biologiques comme l’ADN) et le côté mécanique (altération du corps humain par l’ajout de composants mécaniques).

Comme je ne veux pas ruiner l’intrigue d’un si bon film, je dirais simplement que le côté mécanique est représenté par Tony Stark, et le côté biologique par les méchants. Et tout le monde finit par voir que le transhumanisme, aussi séduisant qu’il parait, n’est pas une bonne solution.

Mais l’intérêt de ce film ne s’arrête pas là. C’est aussi un petit bijou de marketing. Et ici aussi il y a de quoi faire réfléchir. Ce film est un condensé de toutes les techniques possibles et imaginables bonnes pour nous faire dépenser encore plus. C’est normal, c’est un blockbuster. Mais là-dessus, ils sont quand même super fourbe.

Déjà, tout est fait pour mettre en avant l’univers Marvel. Pendant tout le film, il y a toujours de subtiles références aux films précédents, de façons à ce que ceux qui ne les ont pas vu, n’ai qu’une envie : les voir. Et comble de la fourberie, il y a une scène supplémentaire, après le générique (on est donc obligé de le regarder), dans laquelle Tony Stark raconte sa vie façon psychanalyse à un personnage que les habitués identifieront comme Bruce Banner / Hulk. On nous force à regarder le générique, et en plus on nous rappelle que tous les films sont liés, et qu’il faut donc vite aller les acheter. C’est fourbe. Et puis tout cela avec une musique énergique, pour nous renforcer dans l’impression qu’on a aimé le film.

Ensuite, dans la série marketing basique : le placement de produit. C’est une technique assez basique : on glisse des références à des marques ou des produits, l’air de rien, entre deux scènes. Une publicité subtile, mais efficace. Pour Iron Man 3, on retrouvera par exemple (liste loin d’être exhaustive) : Oracle, Sun Microsystem, Verizon, Android, Sony, Audi, Univers Marvel.

Mais ce qui m’a le plus intrigué, comme placement de produit, c’est la présence de Downton Abbey. Downton Abbey est une sorte d’orgueil et préjugé mis en série télévisé (j’exagère peut-être un peu, et j’avoue ne jamais avoir regardé un épisode). Cette série a beaucoup de succès, particulièrement auprès d’un public féminin, mais pas que.  Mais ce qui m’a intéressé, c’est que dans Iron Man 3, un des personnages regarde à plusieurs reprises cette série. Et ce personnage est le bon gros garde du corps un peu bourrin et pas très fin. A croire que Downton Abbey cherche à accroître son public.

Autre détail sympathique, donnant un éclairage géopolique intéressant : la version chinoise et la version occidentale sont différentes. En effet, le méchant étant “le mandarin”, les censeurs du Parti n’était pas très chauds pour que le film passe en Chine. Mais comme Hollywood ne peux pas renoncer à un tel marché, ils ont accepté de faire quelques arrangements. Et accessoirement, rallonger le film, qui se transforme en spot publicitaire pour certaines marques chinoises.

Ainsi donc, ce subtil mélange entre blockbuster et dystopie fait d’Iron Man 3 un bon film. Il détend et fait réfléchir. Mais comme pour Rambo, il faut pour cela accepter de regarder son film autrement, et changer sa perspective. Espérons que le transhumanisme ne reste qu’une dystopie, et que notre vie ne soit pas dictée par le marketing, sinon notre monde risque d’être de plus en plus tourmenté.